15 fév 2011
Au Royaume de Lo
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Jérôme, responsable des équipes clubaventure Himalaya, nous fait partager sa connaissance du royaume de Lo, ou Mustang pour les Anglais, au Népal.
Quelles sont les particularités historiques du royaume du Mustang ?
Oasis au cœur du désert ocre, le petit royaume de Lo fut pendant près d’un millénaire le passage obligé pour les caravanes qui faisaient étape dans les caravansérails de cette capitale miniature, après avoir serpenté dans les plus profondes gorges du monde, dans la Kali Gandaki.
Avec ses murailles de 6 mètres de haut, ses deux temples, et surtout l’ancienne résidence royale qui rappelle celle de Leh au Laddakh, la capitale Lomathang regorge de traces de sa gloire passée. C’est que les rois de Lo, bouddhistes fervents, étaient aussi de puissants chefs de guerre, toujours en luttes avec les royaumes voisins de Gugué, Purang ou du Lointain Laddakh à l’Ouest ou ceux des régions de Sakya et de Shalu à l’Est.
Au XIII° siècle, les patriarches de Sakya, avec l’appui des troupes mongoles, régnaient sur tout le Tibet et leur hégémonie englobait le Mustang. Vers 1450, l’un de ces patriarches, en visite à Lo, entreprit la construction des deux temples qui subsistent aujourd’hui, l’un dédié au Bouddha du futur, Maitreya (Jampa) et l’autre au Bouddha historique Sakyamuni (Tubchen). C’est à cette époque que le royaume de Lo connu son apogée et domina militairement tout le Tibet de l’Ouest.
Solidement retranchés dans leur puissante forteresse, à l’abri des hauts murs qui ceinturent la ville, les rois du Mustang accumulèrent dès lors des richesses fabuleuses en prélevant des taxes sur toutes les caravanes qui transitaient par leur capitale, du Nord au Sud et d’Est en Ouest. Comme leurs homologues de Katmandou ou du Laddakh, ils investirent une partie de ces richesses dans des œuvres culturelles en invitant de grands Lamas du Tibet à visiter le pays. De cette terre désolée et aride, ils firent naître des chefs d’œuvres.
Malgré son annexion, à la fin du XVIII° siècle, au Népal nouvellement unifié, le Mustang resta, et reste toujours, tibétain avant d’être népalais. Géographiquement d’abord car la région se situe derrière la chaîne himalayenne et est un prolongement naturel du plateau tibétain – il est donc hors d’atteinte de la mousson. Culturellement ensuite : de Lomanthang, le Tibet n’est qu’à un jour de marche. Il fallait en revanche près de trois semaines pour rejoindre la lointaine capitale népalaise.
Après l’ouverture du Népal en 1950, le tibétologue de génie, Giuseppe Tucci fut le premier occidental à pénétrer au Mustang. Il attira de suite l’attention du monde entier sur la qualité des peintures des temples de Lomanthang.
Le Mustang a également joué un rôle important quand la Chine a envahi le Tibet ?
En effet, l’explorateur français Michel Peissel visita la région en 1967. C’est là qu’il fut confronté aux guerriers khampas qui, suite aux difficultés rencontrées dans leur lutte contre l’occupation chinoise au Tibet, avaient décidé d’établir une nouvelle base d’opération au Mustang. La rumeur se propagea rapidement et, au lieu des 300 combattants attendus, c’est près de 2000 volontaires qui convergèrent vers Lomanthang. Mais finalement, sans doute sur pression de Beijing, le gouvernement népalais ordonna le démantèlement des camps du Mustang. Leurs chefs furent emprisonnés à Katmandou où ils furent jugés et servirent de longues peines. Ils furent finalement amnistiés par le roi Birendra en 1981. Il est certain que la présence de ces arrogants combattants, insoumis et rapides à la détente, « maîtres libres du vaste silence du toit du monde » comme les décrit Tucci, causa des difficultés aux habitants de la région : un de mes amis, Jamyang Norbu, jeune tibétain de Darjeeling, s’engagea dans les rangs des Khampas du Mustang où il occupa la fonction d’officier de liaison entre les différents magars (camps). Seul anglophone de la région, c’est, me raconta-t-il, lui qui peignit en anglais l’enseigne du premier lodge de Jomsom où il descendait parfois avec ses camarades, à la rencontre des caravanes pour récupérer armes et munitions !
C’est une région très aride, comment les habitants s’organisent ?
Dans chaque village se déroule, au printemps, le partage des eaux : trop important pour être laissé à la décision des hommes, il est confié à la justice des dieux et c’est le chaman ou le chef du village qui préside au rituel. Il confectionne deux gros dés en farine d’orge et devant un représentant de chaque famille, dont la maison est représentée par une pierre, l’ordre de la distribution de l’irrigation est tiré au sort avec forces incantations, invectives et rasades de chang, la bière d’orge locale. Personne n’oserait contester le verdict mais l’eau est si précieuse qu’il n’est pas rare qu’éclatent de violentes disputes lors de la distribution. Et c’est au chef du village qu’il incombe d’en assurer le bon déroulement car, comme nous le confiait l’un d’eux, « ici la vie est si dure qu’il faut être très strict sur les règles communautaires. » C’est la même rareté des terres irriguées qui a présidé depuis des siècles aux règles de mariage : pour ne pas partager à l’infini les champs familiaux, même si elle est en voie de disparition aujourd’hui, la polyandrie fraternelle était une pratique courante lorsqu’il y avait plusieurs frères dans la maison : les aînés ‘partageaient’ la même femme et les enfants appartenaient à tous. Et le plus jeune frère était le plus souvent envoyé au monastère…
Pourquoi trouve-t-on ces milliers de grottes dans les parois des falaises ?
La plupart, visiblement taillées par la main de l’homme tant elles sont régulières et alignées, se situent à plus de 50 m de hauteur ! Chacun y va de ses supputations : érosions massives, éboulements, escaliers taillés dans la roche et aujourd’hui disparus, etc. Mon ami Luigi, qui restaure des temples Mustang, a fait une découverte incroyable qui nous donne des indices sur l’usage de ces grottes. C’est avec cordes, baudriers, pitons et échelles qu’ils sont montés à celle de Luri, sur les indications d’un berger. Dans ce nid d’aigle apparemment inaccessible et qu’ils nommèrent la Grotte du Léopard des neiges, eut égard aux empreintes qu’ils découvrirent en pénétrant pour la première fois dans la grotte, ils mirent à jour plus de cinquante fresques d’influence indienne dans un état de conservation extraordinaire et datant sans doute du XV° siècle. Ces vestiges inestimables d’un art accompli, digne des fresques d’Ajanta ou d’Alchi, sont les derniers témoignages de l’âge d’or du Mustang et aident à dissiper, à chaque nouvelle découverte, les ténèbres qui entourent la question des habitants de ces grottes.
Quelques mots sur le festival de Teeji ?
Tsechu (dixième jour de la lune), dédié à Padamsambhava dont l’effigie monumentale domine la place du village consiste en trois jours de danses religieuses et de kermesse populaire au cœur de Lomanthang. 5 à 6 jours de marche sont nécessaires pour atteindre la petite capitale du bout du monde. C’est un festival intimiste dans la vieille ville de Lo, il y a encore très peu de touristes.
Un dernier mot ?
Notre trek au Mustang est l’un des plus beaux treks himalayens à vivre d’urgence car la route de Kali Gandaki est de plus en plus renommé…
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